Tonton du Bled…

Internet est un outil formidable. On trouve tout. On y laisse aussi beaucoup trop de traces, de nombreux indices sur notre vie. Et moi, moi, je suis du genre à profiter de toutes les opportunités qu’offre internet… Oui, je suis plutôt du genre à taper le nom de quelqu’un dans Google et chercher minutieusement toutes les infos qui pourraient m’intéresser.

On a tous un petit côté stalker. J’assume entièrement le mien… Et je pense parfois à me reconvertir en détective privé…

Tonton du Bled n’a pas échappé à la règle. Avant de le contacter, il fallait d’abord que je fasse mes petites recherches. Avec un seul prénom, son prénom, j’ai réussi à retrouver son profil Facebook.

Oui, je suis forte comme ça…

Et c’était vraiment génial parce qu’il y a avait suffisamment d’infos publiques pour que j’en sache un peu plus sur lui (J’en profite pour en placer une spéciale à tous ceux et toutes celles qui laissent leurs profils ouverts… Mieux que Wikipedia, vous êtes géniaux!).

L’important était surtout de trouver des photos. Je l’avais rencontré dans l’obscurité et je ne savais pas où je mettais les pieds. Mon souhait était exaucé, je trouvai facilement des photos de lui. En revanche, elles étaient assez décevantes. Oui, l’obscurité joue souvent en faveur des physiques les plus banals. Je n’irais pas jusqu’à dire que Tonton du Bled ne me plaisait plus, mais à ce stade je ne savais pas si son numéro de téléphone allait m’être utile. Sur une de ses photos, il avait le coin des doigts tout blanc, comme s’il n’avait pas mis de crème et puis je sais pas… pas mon style!

Ma copine qui me rendait visite à cette période m’a poussée, poussée, poussée à le contacter.

Quelques jours après, sous cette pression insoutenable, je me suis décidée à lui envoyer un SMS. Il m’a rappelée quelques instants après! Et là, le stress! Vous connaissez ça? Quand vous envoyez un sms à quelqu’un que vous ne connaissez pas vraiment et que vous être trop gênée de lui parler au téléphone. Je t’envoie un sms, réponds-moi donc de la même façon…

J’ai jeté le téléphone à ma copine et lui ai demandé de répondre en disant que j’étais sous la douche.

Elle s’est exécutée, a raccroché, et m’a dit qu’il avait une belle voix. Je lui ai demandé si Tonton du Bled avait un accent, elle m’a dit non. Oui, parce que le soir où je l’avais rencontré, il y avait tellement de bruit que je n’aurais pas pu distinguer s’il en avait un. Les accents, c’est pas trop mon truc. Oui, oui, j’avais été charmée par celui du Suppo de la Reine mais bon…on fait tous des erreurs!

Je l’ai finalement rappelé. Il m’a dit « Ah oui, ta copine m’a dit que tu étais aux toilettes ». J’ai rectifié « Euh, non, non… sous la douche! ».

Et puis, il avait un petit accent…

Bon.

Je lui ai demandé comment il allait, et il allait bien. Il faisait sa lessive. C’était un dimanche. J’ai trouvé ça mignon.

Je ne me souviens plus trop de ce que l’on s’est dit, mais l’on prévoyait de se revoir.

On s’est rappelés à quelques reprises ensuite. Lorsque ma copine est repartie, on s’est donnés rendez-vous. Il habitait dans Brooklyn. Alors, le jour où l’on devait se voir, j’étais accompagnée de plein de préjugés sur ce quartier. Oui, voyez-vous, son quartier a vu grandir Notorious BIG et Jay Z, entre autres. Et souvent, les gens y font référence en disant « BedStuy, Do or Die ».

Il m’avait donné RDV dans son quartier. Oui. Et j’y suis allée. Bah oui, il m’avait dit « On peut dîner ensemble ». Donc bon, arrivée à la station de métro, je m’attendais à ce qu’il arrive et m’amène au resto…

La rue était très animée, c’était un carrefour et il y avait vraiment beaucoup de gens, majoritairement Noirs. Je ne savais pas de quel côté il allait venir et puis je l’avais rencontré dans le noir… et là c’était le soir, il faisait noir et y avait plein de Noirs. Je pensais le reconnaître toutes les 10 secondes. Et puis, il est enfin arrivé avant que je ne me fasse agresser et voler mon téléphone… Ouf!

On s’est dit bonjour, un peu gênés l’un et l’autre. J’ai remarqué que son pantalon jean’s était un peu court pour lui et qu’il portait de grosses chaussures à bout carré. Et puis on est allés à l’épicerie du coin. Un des employés mexicains lui a dit « Quién es? Es tu novia? ». Et Tonton du Bled lui a répondu « Leave me alone, puto! » et ils ont éclaté de rire. C ‘était drôle. J’ai trouvé ça mignon. Tonton du Bled a acheté du jus. Je me suis demandée pourquoi acheter du jus avant d’aller au restaurant? Suis-je bête…

Je compris alors qu’on allait chez lui et pas au resto. Mais oui, je suis plutôt comme ça. Je vais chez les gens au premier rencard. Que celle qui ne l’a jamais fait me jette une pierre.

On est donc allés chez lui. On a mangé un yassa qu’il avait commandé. Il était sympa mais je me disais que je n’allais pas faire long feu ici et que son numéro de téléphone tomberait aux oubliettes. Oui, parce que Tonton du Bled est ce qu’on peut appeler…un blédard?

Je n’ai pas fini mon assiette, j’ai laissé tous les oignons. Il l’a remarqué et a dit « Ah tu n’aimes pas les oignons quand ils n’ont pas bien fondu? Oui, je comprends, ma cousine ne mange jamais d’oignons, elle dit que ça l’a fait trop péter! ».

Il me racontait des anecdotes et finissait souvent ses phrases par « dèh » ou par « kiékiékiékiékié! ».

Et puis, il parlait, parlait, parlait. Il disait des mots et expressions que je ne connaissais pas. Pendant qu’il parlait, j’étais accrochée à mon téléphone et je tapais ces mots dans Google pour vérifier ; « génycologue », « catabomber»,  « piquer un plomb »…

Il m’a dit qu’il aimait bien mon accent de petite parisienne et qu’il était étonné que je sois si sympa parce que généralement les filles comme moi qui viennent de Paris se la racontent.

Il me faisait rire. Mais je ne m’imaginais pas le revoir une deuxième fois.

Et puis, il est venu s’asseoir à côté de moi…et là, ce fut le drame. Son cas était déjà mal parti et il a trouvé le moyen de me faire enterrer son dossier pour de bon. Il a complimenté mes cuisses parce qu’elles avaient l’air d’être fermes sous mes leggings et il m’a avoué que j’étais vraiment son type de filles, avec un visage mignon et de jolies –grosses– fesses!

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH” criai-je dans ma tête, horrifiée.

Il a reconnu que c’est pour ça qu’il était venu vers moi le soir où on s’est rencontrés, et que lorsqu’on a dansé « C’était trop doux quoi.. ». Oui, parce que, habituellement, il préfère ne pas s’approcher des filles qu’il croise la nuit (croyance du bled ou bien?).

J’étais pas prête, non j’étais pas prête à entendre ce genre de compliments!

Et là, je regrettai de m’être trémoussée devant lui au rythme de ses percussions.

Il était temps pour moi de partir. Il m’a raccompagnée jusqu’au au métro. Il m’appelait déjà « ma chérie ». Et moi, j’essayais tant bien que mal de rester à une distance raisonnable de lui. Mais non, je n’y arrivais pas. Il était à fond!

On s’est dits au revoir. J’ai failli me briser le cou en tournant la tête pour lui offrir le plat de ma joue, rien que ma joue. Je suis partie. Je me suis assise sur le banc du quai de métro. Il était tard. J’avais plus d’une heure de trajet qui m’attendait avant de rentrer dans le Queens. La déprime. Je n’avais pas du tout aimé le fait de savoir que mon anatomie postérieure avait été reluquée, avait été appréciée et qu’il me l’ait dit. J’étais sous le choc d’avoir entendu le mot “mougou” sortir de la bouche d’un parfait étranger qui visiblement m’aimait vraiment beaucoup.

Un jour, peut-être, vous expliquerai-je comment le mot “mougou” a attéri dans nos conversations.

Tonton du Bled a continué de m’appeler, de m’envoyer des SMS. Il voulait me revoir. Et moi, je l’esquivais. Il était gentil mais être gentil, ça ne suffit pas. Et puis, je voulais aussi qu’on laisse mes fesses tranquilles. Mais Tonton du Bled persistait.

Et puis, je ne sais pas par quel miracle j’ai accepté de le revoir, dans son quartier, encore. Un dimanche ensoleillé, on est allés dans un restaurant africain. On a mangé un super tieboudien, à deux, dans la même assiette. Il était gentil. Il voulait que je mange, que je mange, que je mange.

Il me chantait des chansons et me surnommait sa « Jolie Togo ». Franchement, d’une, je ne pouvais m’empêcher de rire et de deux, je ne suis pas Togolaise. Mais, il continuait. Et je lui répétais que je n’étais pas Togolaise. Mais, rien à faire, j’étais sa « Jolie Togo ».

Et puis, on s’est promenés, on a discuté. Tonton du Bled n’inventait plus de mots. Est-ce mon accent de petite parisienne qui l’avait impressionné la première fois?

Il fallait que je parte.

Cette période correspondait aux moments difficiles que je passais à New York. Je devais quitter le Queens, je ne savais pas trop où aller… Je cherchais du boulot… Je n’avais vraiment pas la tête à tout ça.

Un jour au téléphone, j’ai raconté à Tonton du Bled ce qui me tracassait. Dès lors, il n’a cessé de m’appeler pour prendre des nouvelles, me donner des conseils et me proposer son aide, sans rien attendre en retour. Il était adorable.

On s’est revus, encore. Je devais toujours repousser ses tentatives de séduction. Mais, je ne sais pas pourquoi, j’acceptais toujours de le revoir.

Une après-midi, chez lui, on parlait de la mort de Whitney Houston et il s’est mis à me raconter la fois où il a croisé Bobby Brown complètement sous crack dans Manhattan. Il s’est levé, a mimé la scène d’un Bobby Brow drogué à la bouche tordue et qui boitait. L’éventuel sex-appeal que j’aurais pu trouver à Tonton du Bled était au point 0, voire -1!

Un peu plus tard, on s’est retrouvés à débattre sur « la présence chinoise en Afrique ». Je trouvais qu’elle pouvait être néfaste à certains égards et lui pensait que les gens étaient jaloux des Chinois. Nous étions en désaccord et le ton est monté. Il ne m’écoutait pas, ne me laissait pas en placer une. Et je trouvais qu’il faisait franchement preuve de mauvaise foi dans ces arguments. J’en avais marre. Je me suis levée et je suis partie en claquant la porte. J’avançais dans sa rue, quand je l’ai vu me rattraper. Il est arrivé à ma hauteur. Je n’ai pas daigné retirer mes écouteurs. Je distinguais certains des mots qu’il prononçait et je crois bien qu’il parlait encore des Chinois. J’étais remontée. Je ne voulais pas entendre ce qu’il avait à dire. Il est entré dans un magasin, je suis descendue dans le métro.

J’avais mal au coeur. J’étais bizarrement triste, triste et inquiète de savoir que peut-être, je venais de mettre un point à notre amitié naissante…

Je l’ai rappelé. Il n’a pas décroché. Je lui ai envoyé un sms, pour dire que j’étais navrée. Il m’a rappelée plus tard, s’est excusé.

Alors, c’est vrai, malgré ses 20 années passées à NYC, Tonton du Bled a son petit côté blédard… mais on est tous le blédard de quelqu’un, n’est ce pas? Et puis, pourquoi a t-on donné à ce mot un sens si péjoratif de toute façon?

Tonton du Bled ne ressemble en rien à J.Cole, même pas un petit air de Frank Ocean.Tonton du Bled n’a absolument pas les mêmes références que moi.Tonton du Bled est looké une fois sur deux. Tonton du Bled fait une fixation sur mon popotin.

Oui, pour toutes ses raisons, j’ai voulu esquiver ce garçon très spécial qui a croisé mon chemin un soir de février. Des raisons vitales n’est-ce pas? Tout ce qu’il faut pour construire une belle histoire, n’est ce pas?

C’est vrai, il est différent de tous les garçons que j’ai aimés, désirés, côtoyés jusqu’à présent. Mais aujourd’hui, ces garçons sont-ils là? S’ils étaient si bien pour moi, ça se saurait.

Tonton du Bled ne ressemble pas à Frank Ocean, mais Tonton du Bled est magnifique à sa façon; grand, un regard franc et une peau si parfaite et si noire qu’on s’y perdrait volontiers en cherchant la moindre trace d’un défaut. Il n’est pas looké comme J.Cole, mais il a du style, son style et une vraie tête à chapeaux. On n’a pas les mêmes références, mais il ne cesse de m’apprendre plein de choses. Il me rappelle tellement mon Afrique… il réveille en moi des souvenirs lointains et me refait rêver d’un retour sur la terre de mes aïeux.

Tonton du Bled est toujours là pour moi, il me protège et veille à ce que je ne manque de rien. Il n’hésite pas à prendre son vélo à 3 heures du matin pour aller me chercher mon dessert africain favori.

Il ne joue pas à cache-cache et me dit ce qu’il a sur le coeur. Et même si parfois il va un peu trop vite, ça fait du bien de s’entendre dire qu’on est appréciée, désirée. Ça fait du bien de ne plus se contenter de miettes d’attention. Ça fait du bien de pouvoir être soit-même, et d’être couverte d’affection, gratuitement.

Tonton du Bled est un artiste, plein de talents. Et pourtant, s’il y a un conseil que je peux donner aux filles en général (et là c’est l’expérience qui parle), ce serait « Artiste? Homme vedette? Fuiiiiiiiiis. Non, ne te retourne pas, fuis! ». Mais lui, il est différent. Enfin, je crois.

Alors, c’est peut-être un peu prématuré de le couvrir de tous ces compliments. Je relirai peut-être ce post dans quelques semaines ou quelques mois et je cracherai sur mon écran. Oui, peut-être… mais j’ai envie d’apprécier Tonton du Bled au présent et pas au conditionnel. En 3 mois, il m’a donné ce que certains n’auraient même pas fait en 10 ans. Il m’a aussi rendu ce que certains avaient pris en moi, ce qu’ils avaient piétiné ou abîmé involontairement…

Pour tout ça, je l’admire, le respecte et lui suis reconnaissante.

Et puis un jour, Tonton du Bled m’a demandé « Alors, on est ensemble ou pas? ».

 

.Brooklynister

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2 thoughts on “Tonton du Bled…

  1. OMG la suiiiiiiite !!!! (l’horreur de découvrir qu’il n’y a pas -encore -de bouton “newer post”)
    J’ai découvert ton blog y’a deux jour en lisant l’article ou tu étais Hulk (lol), et j’ai décidé de recommencer au début, et me voilà, déjà à la fin ! Arf.. Anyway, j’a-dore ! Très marrant, aventure très intéressante, et j’aime ton style narratif!

    keep going ! 🙂

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