Pour Vivre Heureux, Vivons Cachés.

Pour vivre heureux, vivons cachés et évitons d’ouvrir la porte au voisin d’à côté…

Le charmant jeune homme au beau teint brun et au regard sombre et inquiétant se présenta. Le voisin de palier avec qui je partagerait la cuisine et la salle de bain, c’était lui. Il me disait être l’ami de Tonton du Bled. Il avait l’air préocuppé et je ne savais pas trop pourquoi. Il voulait savoir qui serait là en l’absence de Tonton du Bled, envoyé par le proprio du brownstone soi-disant.

Sa visite me parut étrange. J’avais déjà croisé le proprio quelques instants auparavant. Je me dis que peut-être, ils en avaient parlé ensemble bien avant mon arrivée. Je lui souhaita une bonne soirée et ferma la porte.

J’avais encore une valise à récupérer dans le loft de John. Je m’apprêtai et pris le premier métro en direction de Crown Heights. Arrivée chez John, je rassemblais toutes mes affaires et héla le premier taxi en bas de chez lui pour retourner dans mon nouveau chez-moi temporaire.

À New York, et particulièrement à Brooklyn, il y a les taxis traditionnels, jaunes avec un compteur et puis les taxis du ghetto, des voitures noires, toutes semblables (je ne saurais dire s’il s’agit de limos, de corvettes ou même de Twingo. Je suis une vraie fille, les voitures, j’connais pô!) et sans compteur. Évidemment, seul un taxi du ghetto pouvait se balader dans la ruelle sombre et peu fréquentée de John. Le taximan, francophone et sans aucun doute ouest-africain était au téléphone durant tout le trajet.

Après quelques minutes, il s’arrêta devant le brownstone où j’allais passer les trois prochains mois et me lança “10 daaaaleurz” – comprenez 10 dollars, en me regardant dans son rétroviseur. Je m’étonnai de devoir payer 10 dollars alors que le tarif que j’avais toujours payé était 8 dollars. Ce n’etait pas par crevardise, non. Il faut que vous sachiez qu’en Amérique, un dollar est un dollar. Alors, non, j’en avais assez de me faire avoir. Un dollar par-ci un dollar par-là.

Le taximan, agacé, me répondit le ton plein d’aggréssivité “it’s 10 daleeurz miss, it’s 10 daleuuurz”. Alors, j’ai pris mon accent africain indéterminé le plus prononcé possible, je lui ai dit “Ah mon frère, vlaiment, donc c’est comme ça?!” et lui ai tendu un billet de 10 dollars.

J’ai bien cru qu’il allait faire une crise cardiaque! “Eh ma soeur, mais tu viens d’où?”.  Tout d’un coup j’étais sa soeur… Je lui ai brièvement dit qui j’étais et ce que je faisais là. Il a insisté pour me rendre 2 dollars et me remettre sa carte de visite, au cas où j’avais besoin d’aide. Mais il pouvait les garder ses 2 dollars, moi j’avais réussi à le faire se sentir coupable d’avoir voulu me carotte.

Je quittai le taxi et gravis les marches du brownstone pour retrouver le studio de Tonton du Bled. J’essayai tant bien que mal de prendre mes marques dans ce petit espace. Pas d’internet, ni de télévision, rien… Je m’endormis sur un 33 tours de Brel.

Pour mon deuxième jour de travail, je me sentais particulièrement stressée. La veille, j’avais eu la confirmation que Corporate America (ou monde de l’entreprise américaine) se montrerait hostile à la petite Française que je suis. Durant ma scolarité, j’avais toujours eu de super notes en anglais, 17, 18, 19/20 etc.. Quelques années plus tôt, je m’étais même amourachée d’un Jamaicain né et vivant à New York et pendant 3 ans de relation longue distance, j’avais pu pratiquer régulièrement mon anglais au téléphone… dire des gros mots, des mots doux, des mots d’amour, des mots durs. Malgré mon niveau au dessus de la moyenne française (pas très difficile à dépasser), j’avais l’impression d’être une vraie gaou au travail. Je comprenais la moitié de ce que me disais ma responsable qui en plus parlait doucement et super vite. Alors, je marquais toujours un temps d’arrêt de deux secondes et demi, faisais mine de réfléchir et d’enregistrer les informations qu’elle me donnait et répondait “okay”. Je n’avais rien compris.

Ce jour-là, mon stress s’est fait sentir jusqu’au plus profond de mes entrailles. Et comme dit Patson, “Et là, y a un truc qui me prend, la colique”. Oui, celle-là même qui vient sans prévenir et toujours dans les moments où il ne faut pas, sueurs froides et crampes abdominales au rendez-vous. Moi, gaou, perdue dans ce grand pays, deuxième jour de taffe et déjà en difficulté! J’anticipai ma pause-déjeuner et me lançai à la recherche du premier restaurant fast-food avec des toilettes.

Une fois ma mission auto-sauvetage de ma dignité et le corps détendu, je retournai dans ce grand open-space et passai l’après-midi à regarder sans cesse mon téléphone en espérant voir apparaître un numéro du bled. Je n’avais toujours pas de nouvel de Tonton, ne savais toujours pas comment j’allais payer le loyer.

La journée passa et je quittai le bureau après une heure supplémentaire non payée…. À peine arrivée, je croulais déjà sous le travail. Il était bien loin le pays de la pause-café, le temps des bises aux collègues, des RTT, des faux arrêts maladie. Moi qui avais pleuré des mois durant pour trouver du travail… j’allais bientôt pleurer pour que la retraite arrive à grands pas.

Je finis par regagner Brooklyn. En rentrant, je m’arrêtai à la supérette où travaillait le petit Mexicain que Tonton du Bled appelait affectueusement Puto puis au supermarché pour faire quelques courses. La cuisine du brownstone était dans un état pas possible, il fallait que je fasse le grand ménage pour m’y sentir bien. Alors, j’achetai le nécessaire.

Arrivée à la maison, je me lançai dans mon projet de grand ménage quand le voisin fit irruption dans la cuisine. Il s’arrêta et me demanda ce que je faisais comme si ce n’était pas évident. Alors il se mit à me parler et me poser des questions.

Je répondis le plus simplement. Et puis il m’aida à nettoyer la vaisselle en disant tout en plaisantant qu’il était tout honteux parce que je devais les prendre Tonton du Bled et lui pour des gros dégueulasses. Je ne dis rien, mais je n’en pensais pas moins. Gros degueulasses!

Aprés une bonne heure de récurage, il me proposa de dîner avec lui. Il allait commander à manger et je pouvais prendre ce que je voulais. Je refusai et il insista, insista, iiiinsista. Alors on commanda des sushis. La cuisine donnait sur son studio et il m’invita à entrer chez lui. Toujours très innocemment, j’acceptai. Il ne me semblait pas avoir de mauvaises intentions. On discuta des heures et je n’en pouvais plus. Il était tellement bavard. Il avait un an de plus que moi, travaillait en tant que livreur et touchait en même temps des allocations chômage. Il était très charmant et avait un petit accent. Il était aussi originaire d’un pays d’Afrique de l’Ouest. Il posait beaucoup de questions et ne me laissait pas toujours le temps d’y répondre. Il me parut très gentil et en plus c’était un ami de Tonton du Bled…

Le lendemain, il frappa encore à ma porte en me disant qu’il avait commandé à manger pour moi. Rebelote, dîner dans son petit studio à parler de tout et rien. Il me parlait de la fille qu’il aimait et qu’il n’avait pas réussi à avoir. De son travail, de ses allocations chômage, encore et encore. J’étais fatiguée. Je n’avais pas la tête à discuter. Voilà plusieurs jours que je n’avais toujours pas de nouvelles de Tonton du Bled et voilà que son voisin commençait à prendre trop de place dans mon monde solitaire.
Le jour d’après, il m’invita encore et on visionna des documentaires sur Thomas Sankara. Il me prêta des livres sur Nelson Mandela, me parla de sa famille, se disputa au téléphone avec sa soeur, me parla de sa soif de pouvoir, oui , sa soif de pouvoir et son envie de se lancer en politique dans son pays, de son travail, de ses allocations chômaaaage, et puis il me demanda si j’avais un copain. Tiens! Je répondis que oui, sans donner de détails. Et puis, il se mit à me parler de Tonton du Bled, et pour dire des choses pas très gentilles. Il me raconta qu’ils avaient été longtemps fâchés et qu’ils venaient à peine de se réconcilier. J’écoutais et ne disais rien. J’avais envie de me barrer de son canapé.

Toute la semaine, il paya mon dîner quotidiennement. Je commençais à me sentir mal à l’aise. Il me proposait également de faire ma lessive. Ah, là, c’en était trop… Il voulait pas frotter mes petites culottes aussi?!

Et puis le jour de mon anniversaire arriva. On dîna ensemble et je regagnai mon studio. Prête à plonger dans le lit, j’entendis ses pas dans le couloir s’approchant rapidement de ma porte. Que me voulait-il encore?

Il frappa doucement. J’ouvris et il me tendit un paquet cadeau. “Bon anniversaire. J’avais oublié de te donner ça.”

J’étais débordée. Je m’étais laissée déborder. Pourquoi cet inconnu m’offrait un cadeau alors qu’on ne se connaissait que depuis 6 jours? Le paquet contenait une gamme de produits de bain de Bath and Body works. J’acceptai. Le remerciai. Et refermai la porte pour me terrer dans mon trou. Cette situation me semblait de plus en plus étrange. Pourtant, je n’avais pas l’impression que le voisin avait des vues sur moi, ni des arrière-pensées.

Le lendemain soir, j’entendis encore du bruit devant ma porte et quelqu’un glissa une feuille de papier jaune pliée. J’eus à peine le temps d’ouvrir que le visiteur s’était déjà eclipsé.

C’était un autre ami de Tonton du Bled qui me demandait de l’appeler. Tout cela commencait vraiment à m’inquiéter. Mais dans quel monde vivait mon Tonton du Bled? Tous ces “amis” qui venaient frapper à sa porte.

Je contactai l’étranger. Il m’expliqua qu’il avait pu parler à Tonton du Bled avant son départ et que celui-ci avait caché l’argent du loyer dans une étagère de son studio. Quel soulagement! Je pensai “Mon Tonton du Bled, c’est vraiment le meilleur. Il a pensé à tout!”. Je pus payer le loyer du premier mois.

Dans la foulée, Tonton du Bled répondit aux nombreux messages que je lui avais envoyés sur les réseaux sociaux. J’avais enfin un numéro de téléphone où le contacter. Il allait bien et moi j’allais bien…tôt me ruiner en cartes téléphoniques. Il me manquait cruellement. Cet étranger me manquait cruellement.

Le voisin d’à côté devait quitter son studio pour un appartement plus grand dans le brownstone qu’il m’avait d’ailleurs fait visiter. Sachant que je sous-louais l’autre studio temporairement, il me proposa un jour de reprendre le sien en me précisant que le proprio était d’accord et qu’il comptait de toute façon expulser Tonton du Bled parce qu’ils ne pouvaient plus se supporter. Je ne devais pas m’inquiéter pour lui, il s’arrangerait avec le proprio à son retour pour les deux autres mois qui resteraient impayés.

Je lui fis clairement comprendre que ma loyauté allait à Tonton du Bled et que je ne pourrais pas quitter son studio comme ça pour en louer un autre alors que nous avions un accord. Je pense qu’il se rendit compte que sa proposition était déplacée et malhonnête. De la part d’un soi-disant ami… je ne comprenais pas bien. Avait-il gardé rancoeur de leur mystérieuse dispute qu’il avait évoquée au cours d’une de nos discussions? Essayait-il sincèrement de m’aider?

Il me dit que peut-être, le proprio pourrait attendre la fin de ma sous-location de trois mois pour me laisser ce studio. Je ne savais pas quoi en penser. Le loyer était vraiment très intéressant. Mais était-ce une bonne idée de vivre sur le même palier que mon nouvel étranger de petit-ami? Peut-être qu’à son retour du bled nous ne nous entendrions pas? Je serais bloquée là à vivre à côté de lui.

Oui, mais ce loyer, si intéressant…

Je décidai alors d’en parler à Tonton du Bled. J’avais besoin de son avis.

Je m’empressai d’aller acheter une enième carte téléphonique, composai le numéro. “Para español, presione uno. For English, press two”.

Ca sonnait, et  je ne savais pas encore que le ciel était sur le point de me tomber sur la tête…

.Brooklynister

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5 thoughts on “Pour Vivre Heureux, Vivons Cachés.

  1. Arghhh , je suis impatiente de lire la suite…. ( c’est un peu egoiste d’ailleurs comme commentaire…!)

  2. coucou,
    je suis également impatiente de lire la suite…
    et j’aurais souhaité aussi te demander ou tu en es de ton expérience américaine en général, boulot, intégration… A vrai dire je me tate vraiment pour entamer les démarches Merci d’avance

      • oh, merci de ta réponse, non je n’ai rien entamé comme démarche même pas m’inscrire à la loterie. J’en suis au stade des grands questionnements… Je ne manquerais pas de t’écrire par la suite si tout se concrétise un peu plus. Je me rappelle d’un ancien post ou d’une réponse dans les commentaires ou tu expliquais bien les détails de la démarche, je m’en vais de ce pas farfouiller 🙂
        encore merci 🙂 biz

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