Tout Fout Le Camp!

“Allôôô? Ma Jolie Togo?! Ca va?” La voix de mon nouveau copain faisait écho dans mon appareil téléphonique. Il avait répondu avec ce ton que l’on emprunte à chaque fois que l’on appelle ou reçoit un coup de fil du bled et qu’on s’attend toujours à ce que notre interlocuteur ne nous entende pas suffisamment bien ou qu’il y ait un décalage dans la réception.

Je dévalai les escaliers du brownstone pour sortir et lui annoncer ce que venait de me proposer son voisin et ami. J’avais comme un pressentiment que cette proposition était déplacée déplairait fortement à Tonton du Bled. Et puis, je n’avais pas encore dit au voisin quel lien m’unissait à Tonton du Bled. J’étais mal à l’aise. Je voulais que le bruit des rues de Brooklyn couvrent notre conversation.

“Oui, ça va bien et toi? Tu me manques… Qu’est ce que tu faisais?” Après que l’on en eut fini avec les banalités et les niaiseries, je dus me lancer et glisser à Tonton du Bled que son voisin, avec l’accord du propriétaire, me proposait de reprendre le studio attenant.

Je ne suis pas sûre si ma mémoire me fait défaut (car l’histoire que je vous raconte s’est déroulée il y a plus d’un et demi) ou si celle-ci est simplement sélective. Car en effet, les minutes qui ont suivi furent particulièrement désagréables!

“Quoi? Qui?! Mais pourquoi tu lui parles à lui? @@#34$$!! Je vais lui casser la gueule, man! Tu te fous de ma gueule?!” Tonton du Bled était fou de rage. Rien à voir avec sa petite colère lors de notre dispute sur la présence chinoise en Afrique. Il était vraiment fou de colère. Je ne savais ni où me mettre ni quoi dire et me suis contentée de lui dire que je raccrochais et qu’on reparlerait une fois calmés. Évidemment, il n’était pas d’accord, il n’avait pas dit son dernier mot. Quoi qu’il en fût, je pressai la touche “End” de mon téléphone. C’était mon seul échappatoire.

Tout mon petit monde (à l’échelle de Brooklyn) et mon nouvel équilibre s’écroulaient. La seule personne qui était mon refuge dans cette jungle urbaine m’en voulait et pensait que je complotais dans son don avec l’étrange voisin au regard sombre. J’en avais l’estomac noué et le coeur bien lourd.

Ce soir-là, j’envoyai sms sur sms à Tonton du Bled, lui expliquant que jamais je ne le trahirais.

Le lendemain, je l’appelai et il m’expliqua que le voisin était, selon ses dires, un couillon. Ils s’étaient battus peu de temps auparavant et depuis il avait essayé de le nuire à plusieurs reprises, de mèche avec le propriétaire. Ils essayaient en vain et par tous les moyens de lui faire quitter l’immeuble. Tonton du Bled avait lui-même voulu reprendre le studio voisin. Je me sentais mal d’être tombée dans les filets du voisin et de ne pas avoir été encore plus discrète. Il me demanda de les ignorer et de me méfier d’eux.

Dans la soirée, le malicieux voisin vint frapper à ma porte pour me demander ce que  l’on commenderait à diner et j’en profitai pour lui demander de m’oublier, de supprimer mon numéro de téléphone et que j’en ferais autant. Je ne voulais aucun problème.

Je passai les nombreuses semaines qui suivirent à attendre le retour de mon Tonton du Bled. Je dépensais toujours des fortunes en cartes téléphoniques. Il me racontait ses virées ici et là, me décrivait le goût du poisson braisé dont il se délectait sur la plage, il me faisait des déclarations d’amour, me promettait une bague, une demande de main, qu’il irait voir mon père, qu’il irait voir ma mère, il me disait aussi que je lui manquais et qu’il avait hâte de rentrer. Je crois même que le mot mougou est apparu à plusieurs reprises au cours ces conversations (j’ai même le souvenir que ce mot m’horripilait toujours autant. Aujourd’hui, ça va, j’ai fait la paix avec. Je mougou, tu mougou, il/elle/on mougou… verbe invariable).

Mes journées se résumaient au métro, au boulot et au dodo. Je n’avais aucune envie de sortir, ni de découvrir New York. Cette ville qui me paraissait toujours aussi hostile. Je ne voulais que mon Tonton du Bled, et me refaire une santé financière. De temps à autre, je recevais de la visite de France ou du Canada. Des amies de passage qui venaient me libérer de la monotonie de ma nouvelle vie brooklynite.

Au travail, je me sentais toujours aussi bête et illettrée. Il avait fallu que je vienne en Amérique, que j’y passe plusieurs mois pour tout d’un coup avoir le sentiment de régresser en anglais. Mes collègues et notamment ma responsable me parlaient, je n’y comprenais souvent rien mais grâce à mon bon discernement, je savais toujours quand répondre avec un grand sourire “humm ahah yes” et m’échapper d’une conversation sans avoir à demander “Excuse-me? Say it again? I’m sorry, I don’t understand” et ajouter “Sorry, I still don’t understand”.

Alors le soir, après une journée de boulot bien remplie, je rentrais dans mon studio, ou plutôt celui de Tonton du Bled, où tout me rappelait sa présence et parallèlement son absence qui se faisait cruellement sentir les dernières semaines. Au milieu de ses affaires, j’avais installé une petite télé, si petite qu’on aurait dit un écran d’ordinateur portable. Je regardais les séries afro-américaines sur les chaines publiques en mangeant de bons petits plats censés me remonter le moral, et qui au final n’ont fait que remonter l’aiguille du pèse-personne d’une bonne douzaine de livres. Mais ça, c’est une autre histoire qui fera l’objet d’un prochain article, “Comment l’Amérique m’a transformée en Bibendum”.

Mais à l’approche du retour de Tonton du bled, mon moral était de nouveau au beau fixe. Il fallait que je m’y prépare. J’achetai des crèmes anti-acné, de nouveaux sous-vêtements, recherchai les meilleurs salons de beauté où les techniciennes pratiquaient l’épilation intégrale la moins douloureuse. Je tentai tant bien que mal de me ravaler la façade. Il fallait que je sois jolie et qu’en peu de temps j’efface les traces laissées par un célibat technique ravageur.

Mais Tonton du Bled ne revenait pas. Les problèmes s’enchainaient les uns après les autres. Et puis, il m’avoua qu’il ne connaissait pas exactement la date de son vol retour vers New York. Puis, plus trad, il m’avoua qu’il avait raté son avion d’une semaine! L’Afrique? C’est doux dèh! Si doux qu’il en perdait la mémoire, qu’il oubliait la date de son retour et ne s’en rendait compte qu’une semaine plus tard.

Il finit par trouver un vol. Il allait rentrer. Enfin. Après trois mois d’absence. Notre histoire pourrait enfin commencer. Quelques questions se posaient malgré tout. Comment et combien de temps la cohabitation dans son studio se passerait-elle? Allions-nous nous entendre? Fallait-il que je me mette déjà à chercher mon propre appart? Allait-il casser la gueule du voisin? Comment réagirait-il s’il découvrait les cadeaux que celui-ci m’avait offert, mais aussi que nous avions partager des repas ensemble, des soirées à discuter et rire? Son meilleur ennemi et moi, sa Jolie Togo, sa chérie coco? Et si? Et Si? Et si, on était allés trop vite? Si on ne se plaisait plus? Et si j’voulais pas mougou?
Tonton du Bled est rentré un samedi. J’avais nettoyé son studio de fond en comble. J’avais de très longues tresses. Un maffé chaud l’attendrait dans la cuisine. L’heure approchait, je sautai dans la douche. Quand j’en sortis, je jetai instinctivement un oeil par la fenêtre de son studio. Il se tenait là, beau et fier sur le trottoir d’en face. Il était entouré des habitués du barbershop de notre rue. Chemise aux couleurs chaudes entrouverte, brixton de biais sur la tête. Il était magnifique. Cette peau ébène et ce visage si doux et pourtant si masculin m’avaient manqué. Il avait du sonner pendant que j’étais sous la douche. J’allais donc ouvrir la porte du brownstone et lui fis signe. Il traversa pour me rejoindre. Il était chargé de bagages et de nombreuses autres affaires.
Dans mes rêves éveillés, nous nous embrassions et nous disions combien nous étions heureux de nous revoir. Nos retrouvailles furent bien différentes. Pas un baiser, pas un bisous, pas une bise. Une rapide étreinte et l’affaire était réglée. Tonton du Bled qui me promettait une bague de fiançaille, celui-la même qui était si fleur bleue et m’appelait sa chérie coco était devenu si froid. Que se passait-il?
“Tu t’es tressée? Mais c’est long. Tes tresses, elles sont trop longues.”
.Brooklynister
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6 thoughts on “Tout Fout Le Camp!

  1. ah, comme j’aime te lire!!!! c’est bizarre le comportement de tonton du bled néanmoins, hâte de connaitre la suite. Bisous

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